Conférence à la Bibliothèque départementale de la Réunion le mardi 21 avril à 18h30

« Le soufisme dans quelques poèmes de l’océan Indien », Bénédicte Letellier

majnunBien que la forme originale du soufisme soit « un produit naturel de l’islam lui-même » (Nicholson), il est l’un des mysticismes le plus empreint de diverses traditions occidentales et orientales. L’une des raisons est que l’islam s’est développé dans une région du monde où les influences anciennes de l’Orient, du néo-platonisme et du christianisme étaient fortes. Un certain nombre d’influences secondaires ont donc pu agir sur l’islam même à ses tout débuts. Cette richesse du soufisme peut se mesurer aujourd’hui non seulement à la place qu’il occupe dans le monde grâce notamment à l’existence des confréries mais surtout à l’évidence métaphysique sur laquelle il se fonde : « la doctrine de l’Unicité divine ne peut être qu’une » (al-tawhîd wâhid). Le caractère universel du soufisme réside donc dans la pluralité des théophanies particulières qui ont toutes leur source en Dieu, le Réel. Junayd (soufi de Bagdad, m. 910) l’exprime plus simplement : « La couleur de l’eau vient de la couleur de son récipient ». Quels que soient le récipient, la voie empruntée, la forme des croyances et la manifestation divine, le chercheur mystique est celui qui désire connaître cette Réalité ultime, ce Réel.
Aux XXe et XXIe siècles, certains poètes de l’océan Indien, inspirés par les symboles et le langage poétique du soufisme, s’évertuent à décrire ce Réel à travers leur expérience de l’amour. Qasim Haddad (Bahrein) et Abd al-Sabur (Egypte), par exemple, réécrivent l’histoire du fou d’amour, celle de Majnun Layla. Mohammed Iqbal (Pakistan) et Kemala (Malaisie) chantent l’amour universel, accessible par la conscience de soi, et réinterprétent les images du soufisme persan en faveur d’un soufisme de l’Ego. La mystique de l’amour et de la souffrance, qui apprend à l’homme à vivre et à mourir pour un but qui le dépasse se retrouve aussi dans les poèmes de Sapardi Djoko Damono (Indonésie), de ‘Arif Khudairi (Bruneï) et de Paul Smith (Australie). Ils ont tous en commun une influence plus ou moins explicite du soufi, martyr de l’amour, al-Hallaj (m. 922). En relisant et comparant ces poèmes contemporains, ce sont autant d’expériences amoureuses que nous lisons et qui suggèrent toutes un lien essentiel au Réel, comme si la plus grande ignorance humaine était de l’avoir oublié dans la vie de tous les jours.