Master Recherche 1

L’indisciplinarité du poème (Semestre 1)

Partie 1 : Hélène Fau (Invitée ERASMUS, Université de la Sarre)

En faisant entrer ces « infinis espaces » astronomiques, alchimiques, optiques ou tout simplement cosmiques dans sa sphère, le poème brille d’une indisciplinarité exemplaire que l’on pourrait également qualifier de désobéissance lumineuse puisque, grâce à elle, nous nous lançons à la « recherche de l’isomorphisme » pour, comme l’écrivait Henri Meschonnic dans Le Signe et le Poème, « mettre l’art au même rang que les autres pratiques sociales » (241). Citant Julia Kristeva dans Essais de sémiotique (33), il rappelle qu’il « s’agit, découvrant des équivalences entre des domaines apparemment d’un autre ordre, d’établir « les mêmes réseaux relationnels dans les nombreuses structurations qui nous entourent, depuis les cristaux jusqu’aux livres », c’est-à-dire d’établir « l’isomorphisme des pratiques sémiotiques avec les autres complexes de notre univers » et, par conséquent, de jeter les ponts entre macrocosme et microcosme. Le poème OSE accueillir ce qui dépasse l’entendement humain. Il le peut car il est faisabilité, poein signifie faire. En attirant l’incommensurable dans ses rets, il le fait entrer dans ce qui fait, voire dans ce qui fait faire ce qui n’est pas censé être fait et, ce faisant, il nous fait voir l’obscur, envisager « l’étreinte du chaos », comme l’écrivait Deleuze à propos des peintures noires de Goya. Et comme nous pourrions également l’écrire à propos de ces énigmatiques strates d’Outrenoir des tableaux de Pierre Soulages.

« We seem to harbor a strange resistance to poetry, a stubborn refusal to recognise that it contains what Wordsworth called « the breath and finer spirit of all knowledge », The Life of Poetry, Muriel Rukeyser, 1949

Ne soyons donc plus hermétique au poème et embrassons-le dans toute son indisciplinarité !

Corpus :
Attâr, Farid. La Conférence des oiseaux. (Ou le poétique éclairant notre condition humaine)
Basarab, Nicolescu. Théorèmes poétiques (version bilingue : français / roumain), Bucarest : Curtea Veche Publishing, 2013.
Dattas, Lydie. La Blonde. Les icônes barbares de Pierre Soulages. Paris : Gallimard, 2014.
Héritier, Françoise. Une Pensée en mouvement. Paris : Odile Jacob, 2009.
Llasera, Margaret. Représentations scientifiques et images poétiques en Angleterre au XVIIe siècle. Paris : CNRS Editions, 1999.
Mériau, Suzanne. Science et Poésie. Deux voies de la connaissance. Paris : L’Harmattan, 2003.
Meschonnic, Henri. Le Signe et le Poème. Paris : Gallimard, 1975.
Rich, Adrienne. Arts of the Possible. NY: W. W. Norton and Company, 2002.
Rich, Adrienne. The Dream of a Common Language. NY: W. W. Norton and Company, 1978.
Rich, Adrienne. The Fact of the Doorframe. Selected Poems. NY: W. W. Norton and Company, 2002.
Rukeyser, Muriel. The Life of Poetry. NY: 1949
Rukeyser, Muriel. Selected Poems (ed. Adrienne Rich), NY: Bloodaxe Books Limited, 2013.
Rumi. Selected Poems.
Poètes métaphysiques anglais :
John Donne / Isaac Newton / Henry et Thomas Vaughan

Partie 2 : B. Letellier

Poèmes contemporains des rives de l’océan Indien ou de la mer Méditerranée, poèmes d’inspiration mystique ou scientifique, ce sont des écritures poétiques indisciplinées que nous étudierons dans ce séminaire. D’emblée considérés comme hermétiques, ésotériques ou hérétiques, ces poèmes ne s’adressent pourtant pas qu’à une élite spécialiste de telle ou telle discipline ni même, dans tous les sens du terme, qu’à des mentalités bien disciplinées. Au contraire, à l’image du poète indiscipliné, les poèmes nous invitent à explorer de manière nouvelle notre rapport au corps, à la langue et au monde. Dépasser le savoir des disciplines, la doctrine des religions, les croyances de tout ordre, comme le proposent Basarab Nicolescu et Edgar Morin dans leur charte de la transdisciplinarité (1994), c’est faire l’expérience du poème indiscipliné, c’est encore changer ses habitudes de pensée et sa manière d’habiter le monde.
Ce séminaire, ouvert à tout public, sera donc l’occasion de faire des “incursions étrangères” – en ayant bien conscience, comme le note Edgar Morin, que “l’esprit hyperdisciplinaire est devenu un esprit de propriétaire qui interdit toute incursion étrangère dans sa parcelle de savoir” – non seulement en linguistique, en philosophie, en physique, en mathématique et en mystique mais aussi en terres arabe, chinoise, australienne et française.
À partir du corpus précis proposé pour cette année, nous interrogerons notamment les liens du poème avec le réel et par conséquent le statut et les fonctions du signe poétique. Serge Pey (poète français), Ouyang Yu (poète chinois résidant en Australie) et Chawki Abdelamir (poète irakien résidant au Yémen) sont de ces poètes qui cherchent « la phrase électromagnétique » qui pourrait libérer l’arabité de la « tragédie qui pérore » (Chawki Abdelamir), qui frayent un chemin « à toutes les barques perdues dans l’infini » (Serge Pey) et qui sont conscients que « le vide est une réalité constante » (Ouyang Yu).

Corpus disponible en ebook :
-Serge Pey, Mathématique générale de l’infini, Gallimard, 2018.
-Ouyang Yu, Fainting with Freedom, Five Islands Press, 2015.
-Chawki Abdelamir, Attenter à la mort, Actes Sud, 2016.

Bibliographie critique :
Adonis, Soufisme et surréalisme, trad. B. Letellier, Paris, Éditions La Différence, à paraître en 2014.
Bohm, David & Peat, David, La conscience et l’univers, Paris, Éditions Alphée, 2007.
Bouveresse, Jacques, La connaissance de l’écrivain : sur la littérature, la vérité et la vie, Agone, 2007.
Camus, Michel, Transpoétique, la main cachée entre poésie et science, Montréal, Éditions Lettres Vives, 2002.
Couquiaud, Maurice, Chroniques de l’étonnement, De la science au poème, Paris, L’Harmattan, 2008.
Gromov, Misha, Introduction aux mystères, Arles, Actes Sud, 2012.
Hass, Robert, A Little Book on Form: an Exploration into the Formal Imagination of Poetry, Harper Collins Publishers, 2017.
Husserl, Edmund, La terre ne se meut pas, Paris, Minuit, 1989.
Luminet, Jean-Pierre, Illuminations, cosmos et esthétique, Paris, Odile Jacob, 2011.
Lupasco, Stéphane, L’homme et ses trois éthiques, Paris, Éditions du Rocher, 1986.
Meschonnic, Henri, Le signe et le poème, Paris, Gallimard, 1975.
Morin, Edgar, Science avec conscience, Paris, Éditions du Seuil, 1990.
Nicolescu, Basarab (dir.), Le sacré aujourd’hui, Paris, Éditions du Rocher, 2003.
Nicolescu, Basarab, Théorèmes poétiques, Paris, Éditions de Rocher, 1994.
Ortoli, Sven & Pharabod, Jean-Pierre, Le cantique des quantiques, Paris, Éditions La Découverte, 2007.
Rich, Adrienne, Arts of the Possible, W.W. Norton & Company, 2002.
Sells, Michael A., Mystical languages of unsaying, Chicago, The University of Chicago Press, 1994.
Steiner, George, Poésie de la pensée, Paris, Gallimard, 2011.

 

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Figures du Désir et de la Peur : les Mélusines de l’océan Indien (Semestre 2)
B. Terramrosi

Le séminaire abordera en ouverture les principales questions esthétiques et idéologiques soulevées, d’un point de vue occidental, par une civilisation de l’oral : spécificités de l’oralité ; récit oral et littérature orale ; mémoire et écriture, voix et texte ; collecte, transcription et édition des récits oraux par les missionnaires et les ethnologues européens ; lecture de l’oral… L’exemple malgache : invention et production de la « littérature orale malgache » au moyen de transcriptions en langue normalisée (invention du « malgache officiel »), de transcriptions et de traductions adaptatives imposées par les missionnaires (contexte pré‐colonial, avant 1895), puis les fonctionnaires coloniaux (« mission civilisatrice » française de 1895 jusqu’au milieu du XXe siècle).
Les séminaires suivants seront centrés sur l’étude d’un personnage mythique issu de la tradition orale malgache : Zazavavindrano  (« jeune‐fille‐des‐eaux »), encore appelée dans le sud‐ouest de la Grande Île : Ampelamanañisa  (« femme‐qui‐a‐des‐ouïes »). L’analyse d’une série de récits oraux malgaches (photocopies fournies) montrera que la sirène malgache est une extension indianocéanique du domaine mythique de la Mélusine médiévale européenne (Le roman de Mélusine , Jean d’Arras 1392). Cette entité aquatique –à la fois même et autre que la fée anguipède Mélusine–, est omniprésente dans le patrimoine oral malgache ; son étude bifurquera finalement vers l’analyse de l’altérité féminine à demeure (la conjointe animale : la femme‐poisson en l’espèce) ; le désir et la peur générés par la différence des sexes.
Une réflexion sur les mythologies du corps féminin intrange  (étranger/intérieur, étrange/familier = l’unheimlich de Freud) Comment l’irreprésentable du sexe féminin engendre des mythologies anatomiques qui alimentent, dans le cas de Zazavavindrano et Ampelamanañisa, un bouche à oreille ancestral célébrant la hiérophanie d’une nymphe tour à tour sensuelle, maternelle et souveraine.

Bibliographie  :
L’oralité :
BELMONT, N. Poétique du conte. Essai sur le conte de la tradition orale. Paris, Gallimard, 1999.
BOYER, A. « Pour une poétique de l’oralité » in Éléments de Littérature Comparée. Paris : Hachette,
1996, p. 133‐151
CALVET, L. La tradition orale. Paris : PUF, coll. « Que sais‐je », 1984.
RAISON‐JOURDE, F. : « L’échange inégal de la langue. La pénétration des techniques linguistiques dans une civilisation de l’oral (Imerina, début du XIXe siècle) », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, 32e année, n°4, 1977. pp. 639‐669. [article essentiel, en ligne sur Persée.com]
ZUMTHOR, P. Introduction à la poésie orale. Paris : Seuil, 1989.

Le personnage mythique de la femme-poisson :
ASSOUN, P.‐L., « Féminin et voix de l’ailleurs. Psychanalyse des Sirènes » in L’Autre et l’Ailleurs. Analyses et réflexions sur L’Odyssée. Paris : Ellipses, 1992.
ANGELOPOULOS, A., « Le conte d’Eros et Psyché dans la littérature orale », Topique, n°75, 2001, p. 155‐169 [article essentiel, en ligne sur Persée.com ].
BACHELARD, G., L’eau et les rêves, Paris, LGF 1999.
ELIADE, M., « Les eaux et le symbolisme aquatique » in Traité d’histoire des religions, Paris, Payot, 1949, p. 198‐224.
LECOUTEUX, Cl., « La structure des légendes mélusiniennes », Annales, vol. 33, n°2, 1978, p. 294‐306 [article essentiel, en ligne sur Persée.com ].
MARBEAU‐CLEIRENS, Les mères imaginées. Horreur et vénération, Paris, Les Belles Lettres, 1988 [important].
OLENDER, M., « Aspects de Baubô », Revue de l’Histoire des Religions, CCII, 1, 1985, p. 3‐55 [important, en
ligne sur Persée.com ].
TERRAMORSI, B. (dir.) Les Filles des Eaux dans l’océan Indien. Mythes, récits et représentations. Paris,
L’Harmattan, 2010. Ill. coul. [cf. sélection de récits oraux en Annexes et articles analytiques]
TERRAMORSI, B. « Comment envisager le sexe de la femme ? Mythocritique comparée de la Baubô grecque et de l’Ampelamanañisa malgache » in Représentions comparées du féminin en Orient et en Occident. M.F. Bosquet et Ch. Meure (éd.) Éditions de l’université de St‐Étienne, 2011.
WOLF‐FEDIDA, M. « De la nymphe au complexe de la nymphette », L’esprit du temps,  n°64, 2008, p. 323‐337.